En bref :

  1. Un cahier des charges de logiciel industriel se construit en 7 étapes, du cadrage à la consultation.
  2. Il décrit des besoins et des processus, jamais une solution ou le nom d’un éditeur.
  3. Les exigences gagnent à être classées en 3 niveaux : indispensable, important, souhaitable.
  4. Une grille de notation pondérée et des démonstrations sur scénarios réels rendent les offres comparables.

Pourquoi le cahier des charges conditionne le projet

GMAO, ERP, MES ou logiciel QHSE : un logiciel industriel s’installe pour des années et touche le travail quotidien de nombreuses personnes. Un cahier des charges trop vague conduit à comparer des démonstrations commerciales plutôt que des réponses à des besoins. Un cahier des charges trop détaillé, calqué sur l’outil existant, reproduit les défauts de l’ancien système.

La méthode qui suit s’applique à la plupart des logiciels de production et de maintenance.

Étape 1 : cadrer le projet

Le cadrage fixe les objectifs mesurables (réduire les arrêts non planifiés, fiabiliser les stocks de pièces de rechange, supprimer les ressaisies), le périmètre (sites, services, nombre d’utilisateurs) et les contraintes de calendrier.

Étape 2 : décrire l’existant

Il s’agit d’inventorier les outils en place, y compris les tableurs, les volumes de données (équipements, articles, interventions) et les irritants relevés par les utilisateurs. Cette description évite de sous-estimer la reprise de données.

Étape 3 : cartographier les processus cibles

Pour chaque processus concerné, le cahier des charges décrit le fonctionnement souhaité. Pour une GMAO, par exemple : demande d’intervention, préventif, correctif, gestion des pièces, suivi des coûts.

Étape 4 : lister et hiérarchiser les exigences fonctionnelles

Chaque exigence est formulée de manière vérifiable et classée selon son importance :

NiveauSignificationConséquence dans la notation
IndispensableLe projet échoue sans cette fonctionÉliminatoire si absente
ImportantFort impact sur l’efficacitéPondération élevée
SouhaitableConfort ou évolution futurePondération faible

Étape 5 : préciser les exigences techniques

Cette partie couvre le mode d’hébergement (logiciel installé ou SaaS), la sécurité, les connecteurs avec les systèmes existants (ERP, supervision, annuaire), l’usage sur mobile ou tablette en atelier et la réversibilité des données en fin de contrat.

Étape 6 : construire la grille de notation

La grille reprend les exigences et leur pondération, et ajoute des critères transverses : coût total sur plusieurs années, qualité de l’accompagnement, références dans le secteur, solidité de l’éditeur. Elle est fixée avant la réception des offres, pour éviter de l’ajuster au profit d’une solution.

Étape 7 : organiser la consultation

La consultation se déroule souvent en deux temps :

  1. une demande d’information auprès d’un panel large, pour écarter les solutions hors cible ;
  2. une demande de proposition auprès de deux à quatre finalistes, suivie de démonstrations sur des scénarios tirés des processus réels de l’entreprise.

Une démonstration sur scénario imposé révèle bien plus qu’une présentation libre préparée par l’éditeur.

Exemple d’exigences pour une GMAO

Pour illustrer la méthode, voici un extrait de grille d’exigences fonctionnelles pour une GMAO de site industriel. Chaque ligne est formulée de manière vérifiable lors d’une démonstration.

ExigenceNiveauComment la vérifier
Créer une demande d’intervention depuis un smartphone, photo jointeIndispensableScénario en atelier sur un appareil mobile
Planifier le préventif par périodicité calendaire et par compteurIndispensableParamétrage d’un plan sur un équipement réel
Gérer le stock de pièces de rechange avec seuils de réapprovisionnementImportantSimulation d’une sortie de stock et d’une alerte
Calculer le coût complet d’une intervention (main-d’œuvre, pièces, sous-traitance)ImportantClôture d’un ordre de travail fictif
Remonter des indicateurs (MTBF, MTTR, taux de préventif)ImportantConsultation d’un tableau de bord prérempli
Recevoir des alertes issues de capteurs ou de la supervisionSouhaitableDémonstration d’un connecteur existant

Le même exercice s’applique à un ERP, à un MES ou à un logiciel QHSE, avec des processus différents. L’essentiel est que chaque exigence puisse être constatée, et non simplement déclarée par l’éditeur dans un questionnaire.

Évaluer le coût total de possession

Comparer les offres sur le seul prix des licences ou de l’abonnement conduit à des surprises. Le coût total de possession, calculé sur la durée d’utilisation prévue, intègre plusieurs postes :

  • les licences ou l’abonnement, selon le nombre et le type d’utilisateurs ;
  • le paramétrage et l’intégration, notamment les connecteurs avec l’ERP ou la supervision ;
  • la reprise des données de l’outil existant, qui demande souvent un nettoyage préalable ;
  • la formation des utilisateurs clés puis des utilisateurs finaux ;
  • la maintenance et le support, y compris les évolutions de version ;
  • le temps interne mobilisé, chef de projet, utilisateurs clés et équipe informatique.

Le temps interne est le poste le plus souvent oublié. Il pèse pourtant lourd, car les utilisateurs clés doivent participer au paramétrage, aux tests et à la formation de leurs collègues, en plus de leur activité habituelle.

Les pièges de la consultation

Plusieurs biais faussent la comparaison des offres :

  1. Le questionnaire auto-déclaratif. Un éditeur répond rarement « non » à une exigence. Seule la démonstration sur scénario permet de distinguer une fonction standard d’un développement spécifique.
  2. La démonstration sur données de l’éditeur. Un jeu de données préparé masque les difficultés ; mieux vaut fournir un échantillon de données réelles.
  3. L’effet de la dernière présentation. Noter chaque solution juste après sa démonstration, avec la grille établie à l’avance, limite ce biais.
  4. L’oubli des utilisateurs terrain. Un logiciel choisi sans les techniciens ou les opérateurs qui l’utiliseront risque d’être contourné.

Préparer le déploiement dès le choix

Le cahier des charges sert aussi après la sélection. Il fournit la base du contrat, des tests de recette et du plan de déploiement. Trois pratiques facilitent la suite :

  • démarrer par un site ou un atelier pilote, pour ajuster le paramétrage avant la généralisation ;
  • désigner des utilisateurs clés formés en priorité, qui accompagnent ensuite leurs collègues ;
  • fixer des indicateurs de réussite issus des objectifs du cadrage, mesurés quelques mois après la mise en service.

Logiciel standard ou développements spécifiques

Une question revient dans presque tous les projets : faut-il adapter le logiciel aux processus de l’entreprise, ou adapter les processus au logiciel ? Les développements spécifiques semblent séduisants, car ils reproduisent fidèlement les habitudes de travail. Ils ont pourtant un coût durable : chaque montée de version de l’éditeur oblige à vérifier, voire à reprendre, les adaptations réalisées.

La pratique la plus courante consiste à privilégier le standard et à réserver le spécifique aux exigences réellement différenciantes, celles qui relèvent du savoir-faire propre de l’entreprise ou d’une contrainte réglementaire de son secteur. Le cahier des charges peut l’anticiper en demandant aux éditeurs de préciser, pour chaque exigence, si elle est couverte en standard, par paramétrage ou par développement.

Mode de réponseImpact sur le projetImpact à long terme
StandardMise en œuvre rapideAucun lors des mises à jour
ParamétrageEffort de configurationFaible, généralement conservé lors des mises à jour
Développement spécifiqueCoût et délai supplémentairesVérification à chaque montée de version

Les indicateurs à suivre après la mise en service

Les objectifs fixés lors du cadrage deviennent, après le démarrage, les indicateurs de réussite du projet. Pour une GMAO, il peut s’agir de la part de maintenance préventive dans le total des interventions, du temps moyen de réparation, du taux de disponibilité des équipements critiques ou de la fiabilité des stocks de pièces de rechange. Pour un ERP ou un MES, les indicateurs portent plutôt sur la suppression des ressaisies, la fiabilité des délais annoncés ou la traçabilité des lots.

Mesurer ces indicateurs avant le projet est indispensable : sans point de départ, impossible de démontrer un gain. Une première mesure quelques mois après la mise en service, puis une revue annuelle, permettent d’identifier les fonctions sous-utilisées et les besoins de formation complémentaires.

Questions fréquentes

Comment rédiger le cahier des charges d'un logiciel industriel ?

La démarche suit sept étapes : cadrer le projet et ses objectifs, décrire l’existant, cartographier les processus cibles, lister les exigences fonctionnelles en les hiérarchisant, préciser les exigences techniques et d’intégration, construire une grille de notation pondérée, puis fixer le budget, le planning et la procédure de consultation. Le document doit décrire les besoins, pas une solution.

Quelle différence entre exigence fonctionnelle et exigence technique ?

Une exigence fonctionnelle décrit ce que le logiciel doit permettre de faire, par exemple planifier une intervention de maintenance préventive. Une exigence technique décrit les conditions dans lesquelles il doit fonctionner : hébergement, sécurité, connecteurs avec l’ERP, performances, utilisation sur mobile en atelier.

Faut-il un appel d'offres pour choisir un logiciel industriel ?

Une entreprise privée n’y est pas obligée, mais une consultation structurée facilite la comparaison. Elle se déroule souvent en deux temps : une demande d’information auprès d’un panel large d’éditeurs, puis une demande de proposition détaillée et des démonstrations sur scénarios auprès de deux à quatre finalistes.

Combien de temps faut-il pour choisir un logiciel industriel ?

La durée dépend du périmètre et du nombre de sites concernés. Une GMAO pour un site unique se choisit plus rapidement qu’un ERP multisite, qui touche de nombreux services. Dans tous les cas, il faut prévoir le temps de rédaction du cahier des charges, la consultation, les démonstrations sur scénarios et la négociation, en impliquant les utilisateurs à chaque étape.

Qui doit participer à la rédaction du cahier des charges ?

Le cahier des charges associe un chef de projet, des utilisateurs clés de chaque service concerné, l’équipe informatique pour les exigences techniques et d’intégration, et l’acheteur pour les aspects contractuels. Pour une GMAO, les techniciens de maintenance et le magasin de pièces de rechange doivent être représentés.